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La littérature d’expression créole avant la naissance de la littérature haïtienne

par le 29 octobre 2019

Le créole haïtien ‒ langue à la lumière de la théorie de Claire Lefèbvre (1998), qui a pris naissance entre les années 1680 et 1740 grâce à des locuteurs appartenant depuis leur origine africaine au groupe linguistique du Niger-Congo, principalement des langues Kwa ‒ est à côté du français l’un des moyens d’expression de la littérature haïtienne. Dans cette littérature née au lendemain de 1804, s’il a fallu qu’on attende 1884 pour qu’il y soit publié le premier texte en créole ‒ Choucoune du grand poète Oswald Durand ‒ la littérature d’expression créole par contre existait des siècles avant.  

En effet, à Saint-Domingue ‒ devenue Haïti à partir de 1804 ‒ le créole était incontournable. À telle enseigne, les décrets et proclamations des commissaires comme Santonax et Hédouvile ont dû être traduits dans ce parler et lus sur les plantations afin de faciliter leur diffusion ; D. Ducoeurjoly a jugé nécessaire de rédiger un dictionnaire français-créole accompagné de quelques conversations types, destiné aux négociants venus du Métropole. Nonobstant, dans la colonie de Saint-Domingue, le créole ne se réservait pas uniquement à la communication courante et officielle. On le retrouvait aussi dans des productions intellectuelles gravées de préoccupations esthétiques qu’on peut en ce sens prétendre littéraires. Dans cette optique, Lisette quitté la plaine et Dialogue créole sont les œuvres en créole précédant la naissance de la littérature haïtienne. Près de deux siècles de tradition, rien que deux textes littéraires connus : il est certainement à considérer comme causes le caractère oral de la tradition de l’époque, ainsi que le contexte structurel de Saint-Domingue qui était une société de plantation, donc les bras ont été dans une certaine mesure plus en usage que la « tête ».

Dans son ouvrage « Description topographique, physique, civile, politique et historique de la partie française de l’isle de Saint-Domingue », Moreau de Saint Méry précise en 1797 que Lisette quitté la plaine ‒ qui devait être chanté sur l’air de « que ne suis-je fougère » ‒ a été écrit par un certain Duvivier de la Mahotière quarante ans avant, donc, en 1757. Saint Méry, dans ce même ouvrage, présente le poème ainsi qu’une version française dont nous rapportons les strophes extrêmes, la  première et la dernière :

Lisette quitté la plaine Lisette,                     

Mon perdi bonher à moué                            

Gié à moin semblé fontaine                          

Dipi mon pa miré toué.                                 

La jour quand mon coupé canne,                 

Mon songé zamour à moué ;                         

La nuit quand mon dans cabane                   

Dans  dromi mon quimbé toué                      

Lisett’ mon tande nouvelle                           

To compté bintot tourné                               

Vini donc toujours fidelle.                            

Miré bon passé tandé.                                   .

N’a pas tardé davantage                              

To faire moin assez chagrin,                        

Mon tant com’ zozo dans cage,                    

Quand yo faire li mouri faim.           

Tu fuis la plaine,

Mon bonheur s’est envolé;

Mes pleurs, en double fontaine,

Sur tous tes pas ont coulé.

Le jour moissonnant la canne,

Je rêve à tes doux appas;

Un songe dans ma cabane,

La nuit te mets dans mes bras […].

Mais est-il bien vrai, ma belle,

Dans peu tu dois revenir :

Ah ! reviens toujours fidèle,

Croire est moins bon doux que sentir

Ne tarde pas davantage,

C’est pour moi trop de chagrin ;

Viens retirer de sa cage, L’oiseau consumé de faim.

Si dans ce poème Mahotière chante la séparation, la tristesse et la souffrance morale, dans Dialogue créole connu également sous le titre : Evahim et Aza, l’auteur, anonyme, aborde entre autres le thème de la jubilation de se retrouver. Ce texte destiné à être chanté a été révélé par Michel-Etienne Descourtilz dans son ouvrage Voyage d’un naturaliste. Voici donc un extrait :

   EVAHIM                                                      

Aza ! guetté com’ z’ami toüé                        

Visag’ li fondi semblé cire !                         

Temps là ! toué tant loigné                           

Jourdi là, guetté moüé sourire !                   

Z’orange astor li douce au cœur,

Evahim plus gagné tristesse                         

Toüé fais goutee n’ioun grand bonheur       

A z.ami toüé gros de tendresse         

Aza ! fixe les yeux sur moi,

Vois les effets de mon martyre !

J’étais tant éloigné de toi !   

Aujourd’hui…tiens…vois moi sourire.

L’orange reprend sa douceur,

Evahim n’a plus de tristesse.

Ton retour est le seul bonheur

Que pouvait goûter ta maîtresse.

AZA

Quior à moüé ci làlà crasé !                         

Mon pas gagné quior à z’ouvrage;               

A toüé nuit, jour mon té songé,                    

Çà fait li crâser advantage.                          

Mon pas capab’ souffri z’encor,                   

Mon té mouri loin de z’amie…!                    

Vla qu’Aza nien’ place de la mort,              

Dans quior à toüé trouvé la vie.                   

Aza gemissait comme toi ;

Il n’avait plus cœur à l’ouvrage ;

Nuit et jour occupé de toi,

Il souffrait encore davantage.

Accablé par les coups du sort,

J’allais mourir loin d’une amie… !

Mais au lieu de retrouver la mort,

Dans ton cœur je trouve la vie […].  

Les deux textes traitent de la séparation avec un petit détail distinct : dans Dialogue créole il y a les retrouvailles, alors que dans Lisette quitté la plaine, il n’y en a que l’espoir. La tristesse et la souffrance morale s’ajoutant, ces deux œuvres abordent le thème caractériel de la littérature d’expression créole à ses débuts même après la naissance de la littérature haïtienne : la séparation. On se rappelle de Choucoune (1884) où Oswald Durand pleure Choucoune qui le quitte pour un petit blanc ; et aussi de Reproche de Ti Yette de Massillon Coicou, dans lequel Ti Yette plaint son bien-aimé qui se sépare d’elle parce qu’il est devenu riche et ne la trouve plus bonne pour lui. Il s’agit à partir de là d’une convergence thématique qui doit attirer l’attention des spécialistes de la littérature haïtienne d’expression créole afin d’en trouver l’élément catalyseur.  

Tout compte fait, Lisette quitté la plaine et Evahim et Aza prouvent que la littérature qui s’exprime à travers le créole haïtien existait bien avant la naissance de la littérature haïtienne proprement dite. Qui plus est, ces deux œuvres se présentent en témoins de la genèse du créole, et donc donne non seulement une idée diachronique sur les structures internes de la langue, mais aussi sur son orthographe qui ‒ comparé à aujourd’hui ‒ a métamorphosé de fond en comble.