Interview

Sergo Decius : du malheur à la résonance des tambours

today30 juin 2024 87 8

Background
share close
  • cover play_arrow

    Sergo Decius : du malheur à la résonance des tambours Tcheïta Vital

L’histoire de Sergo Decius, l’un des percussionnistes haïtiens les plus talentueux de sa génération, illustre parfaitement l’adage « à quelque chose malheur est bon ». Victime d’un accident dans son enfance, il trouve dans la musique non seulement une voie de réhabilitation, mais aussi une passion qui le conduit à explorer les nombreuses facettes de la musique haïtienne. Son parcours, marqué par la persévérance et l’amour du rythme, témoigne de la richesse de la culture haïtienne et de la force transformative de l’art.

Sergo Decius est l’un des percussionnistes haïtiens ayant accompagné les plus grands artistes tels que Beethova Obas, Emeline Michel, Joe Trouillot, Guy Durosier, etc., mais aussi de nombreux groupes de « Compas » : Papash, Zenglen, Lionel Benjamin et les frères Déjean, malgré un penchant avéré pour la musique « Rasin ». Mu par le son des tambours, toujours trois, Sergo Decius se lancera également dans une carrière solo en enregistrant deux albums dont l’un entièrement consacré aux rites et rythmes d’Haïti.

François Sergo Decius a six ans lorsqu’il chute et se casse une jambe sur le chemin de l’école. Ne mesurant pas la gravité de la situation, il essaie de se relever et ses grands frères le pressent également, craignant d’arriver en retard à l’école. Ce sont des enfants et aucun n’évalue l’ampleur des dégâts de cette simple chute. Un voisin, passant par là au même moment et qui connaît la fratrie, vient en aide au jeune Sergo. Il le prend sur son épaule et se charge de l’emmener à l’hôpital. La famille est informée et les parents apprennent que la jambe est cassée à deux endroits, nécessitant une opération. L’opération a lieu, mais le résultat est décevant. Le jeune Sergo est ensuite orienté vers l’école Saint Vincent de Paul sous les conseils d’amis de ses parents, et c’est dans ce lieu que Sergo Decius sera sauvé. Mais pour cela, il devra attendre d’être adolescent pour une première opération, puis une deuxième, et depuis, Sergo Decius s’en est sorti avec en plus des compétences musicales qui feront de lui l’artiste qu’il est aujourd’hui.

Au sein de l’institution, François Sergo Decius suit des cours classiques mais aussi de musique, car tout enfant fréquentant l’institution a l’obligation d’apprendre la musique et de jouer d’au moins deux ou trois instruments avant de choisir son instrument préféré. Sergo commence par le violon, mais étant gaucher, il n’arrive pas à en jouer. Le premier instrument proposé à Saint Vincent et à l’école de Sainte Trinité est le piano, mais il ne ressent aucune attirance particulière. Ensuite, il découvre une salle avec des étrangers, mais ce sont les tambours qui l’attirent comme des aimants. Il y a là des tambours de toutes sortes et de toutes tailles. Sergo pense avoir trouvé son instrument de prédilection et demande à changer de classe pour rejoindre la classe des percussions.

Depuis ce jour et malgré les difficultés qu’il rencontre, Sergo sait qu’il ne lâchera pas le tambour. Plus tard, il fera la connaissance de Ronald Derenoncourt, grand percussionniste, l’un des fondateurs du groupe Foula, qui deviendra son mentor. Sergo apprendra les subtilités de l’instrument, les rites et les rythmes. Cependant, le premier album où l’on entend le son du tambour de Sergo Decius est un album religieux. Il évolue d’ailleurs avec des artistes de tous genres et de tous horizons, et depuis, Sergo Decius et ses trois tambours naviguent entre le monde artistique et les églises protestantes, catholiques, etc. Il a une formule pour expliquer cela : « Tout Ayisyen se vodouyizan ! » Par cette déclaration, il exprime que s’il peut jouer les rythmes de ce tambour dans les églises comme dans d’autres concerts, c’est parce que le tambour est l’instrument par excellence de la musique haïtienne qui fait vibrer chaque Haïtien au-delà de leurs croyances et préjugés.

Quant à la question du Compas, Sergo Decius ne mâche pas ses mots concernant cette musique très populaire en Haïti, créée par Nemours Jean Baptiste au milieu des années 50. Pour lui, ce genre a très mal évolué. Les musiciens du Compas se contentent de peu et le comble, c’est qu’on n’arrive même pas à distinguer tel ou tel groupe tant leurs sons sont identiques et, côté texte, tout est à revoir. Selon Sergo Decius, il serait temps d’intégrer la formation musicale dans les écoles pour une meilleure approche des jeunes qui choisissent de devenir musiciens. Il prône également une place à part entière pour les femmes qui choisissent cette filière.

Aujourd’hui, Sergo Decius continue de travailler sa musique et se penche sur son troisième album après avoir contribué à faire évoluer des artistes. Arrangeur, compositeur et percussionniste reconnu par toute la profession, Sergo Decius continue de nous faire entendre son trio de tambours qu’il ne quitte plus depuis cette date où il est entré dans la salle de percussion de l’école Saint Vincent de Paul.

Écrit par Tcheïta Vital

Noter

Commentaires (0)

Laisser un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée. Les champs marqués d'un * sont obligatoires

Notre application

CONTACTEZ-NOUS

0%