Littérature

« Black Soul » de Jean Fernand Brierre

today18 juin 2022 60 1

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Je vous ai rencontrés dans les ascenseurs,
A Paris.
Vous vous disiez du Sénégal ou des Antilles.
Et les mers traversées écumaient à vos dents, hantaient votre sourire,
chantaient dans votre voix comme au creux des rochers.
Dans le plein jour des Champs-Élysées,
Je croisais brusquement vos visages tragiques.
Vos masques attestaient des douleurs centenaires.
A la Boule Blanche
où sous les couleurs de Montmartre,
votre voix,
votre souffle,
tout votre être suintait la joie.
Vous étiez la musique et vous étiez la danse.
Mais persistait aux commissures de vos lèvres,
se déployait aux contorsions de votre corps le serpent noir de la douleur.
A bord des paquebots nous nous sommes parlé.
Vous connaissiez les maisons closes du monde entier saviez faire l’amour dans toutes les langues.
Toutes les races avaient pâmé dans la puissance de vos étreintes.
Et vous ne refusiez la cocaïne ni l’opium
que pour essayer d’endormir
au fond de votre chair la trace des lanières ;
le geste humilié qui brise le genou,
et dans votre cœur,
le vertige de la souffrance sans paroles.
Vous sortiez de la cuisine et jetiez un grand rire à la mer comme une offrande perlée.
Mais quand le paquebot vibrait
de rires opulents et de joies luxueuses
l’épaule lourde encore du faix de la journée,
vous chantiez pour vous seul dans un coin de l’arrière,
vous aidant de la plainte amère du banjo,
la musique de la solitude et de l’amour
vous bâtissiez des oasis
dans la fumée d’un mégot sale
dont le goût a celui de la terre à Cuba
vous montriez sa route dans la nuit
à quelque mouette transie
égarée dans l’épais brouillard
et écoutiez, les yeux mouillés,
son dernier adieu triste
sur le quai des ténèbres.
Tantôt vous vous dressiez dieu de bronze à la proue
des poussières de lune aux diamants des yeux,
et votre rêve atterrissait dans les étoiles
Cinq siècles vous ont vu les armes à la main
et vous avez appris aux races exploitantes
la passion de la liberté.
A Saint-Domingue
vous jalonniez de suicides
et paviez de pierres anonymes
le sentier tortueux qui s’ouvrit un matin
sur la voie triomphale de l’indépendance.
Et vous avez tenu sur les fonts baptismaux,
étreignant d’une main la torche de Vertières
et de l’autre brisant les fers de l’esclavage,
la naissance à la liberté de toute l’Amérique espagnole.
Vous avez construit Chicago
en chantant des blues,
bâti les États-Unis
au rythme des spirituals
et votre sang fermente
dans les rouges sillons du drapeau étoilé.
Sortant des ténèbres
vous sautez sur le ring :
champion du monde,
et frappez à chaque victoire
le gong sonore des revendications de la race.
Au Congo,
en Guinée,
vous vous êtes dressé contre l’impérialisme
et l’avez combattu
avec des tambours,
des airs étranges
où grondait, houle omniprésente,
le chœur de vos haines séculaires.
Vous avez éclairé le monde à la lumière de vos incendies.
Et aux jours sombres de l’Ethiopie martyre
vous êtes accouru de tous les coins du monde,
mâchant les mêmes airs amers,
la même rage,
les mêmes cris.
En France,
en Belgique,
en Italie,
en Grèce,
vous avez affronté les dangers de la mort…
Et au jour du triomphe
après que des soldats des Etats-Unis
vous eussent chassé avec René Maran
d’un café de Paris,
vous êtes revenus
sur des bateaux
où l’on vous mesurait déjà la place
et refoulait à la cuisine,
vers vos outils,
votre balai,
votre amertume,
à Paris,
A New-York, à Alger, au Texas
derrière les barbelés féroces
de la Maison Dixon Line
de tous les pays du monde.
On vous a désarmé partout
mais peut-on désarmer le cœur d’un homme noir
Si vous avez remis l’uniforme de guerre,
vous avez bien gardé vos nombreuses blessures
dont les lèvres fermées vous parlent à voix basse.
Vous attendez le prochain appel
l’inévitable mobilisation
car votre guerre à vous n’a connu que des trêves,
car il n’est pas de terre où n’ait coulé ton sang,
de langue, où ta couleur n’ait été insultée.
Vous souriez, Black Boy,
vous chantez,
vous dansez,
vous bercez les générations
qui montent à toutes les heures
sur les fronts du travail et de la peine
qui monteront demain à l’assaut des bastilles,
vers les bastions de l’avenir
pour écrire dans toutes les langues,
aux pages claires de tous les ciels
la déclaration de tes droits méconnus
depuis plus de cinq siècles.
En Guinée,
au Maroc,
au Congo,
partout enfin où vos mains noires
ont laissé aux murs de la Civilisation
des empreintes d’amour, de grâce et de lumière.

Jean Fernand Brierre, 1947

Écrit par Haïti Inter

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