Fabrique littéraire

Complaintes d’esclave de Massillon Coicou

today28 décembre 2019 51

Background
share close

Complaintes d’esclave de Massillon Coicou. Texte lu par G. F.

Pourquoi donc suis-je nègre ? Oh ! pourquoi suis-je noir ?
Lorsque Dieu m’eut jeté dans le sein de ma mère,
Pourquoi la mort jalouse et si prompte au devoir
N’accourut-elle pas l’enlever de la terre ?
Je n’aurais pas connu tous ces tourments affreux ;
Mon cœur n’aurait pas bu tant de fiel, goutte à goutte.
Au fond de mon néant, oh ! je serais, sans doute,
                    Moins plaintif, plus heureux.
Mais Dieu m’a condamné, le sort doit me poursuivre ;
De mon sang, de mes pleurs, il faut que tout s’enivre !…

II

Pourquoi donc suis-je nègre ? Oh ! pourquoi suis-je noir ?
Lorsque Dieu m’eut jeté dans le sein de ma mère,
Pourquoi la mort jalouse et si prompte au devoir
N’accourut-elle pas l’enlever de la terre ?
Car libre l’oiseau vole et redit ses concerts ;
Car libre le vent souffle au gré de son caprice ;
Car libre, l’onde limpide, harmonieuse, glisse
Entre les gazons verts.
Esclave, il n’est pour moi nul bonheur, nulle fête,
Et je n’ai pas de place où reposer ma tête.

III

Pourquoi donc suis-je nègre ? Oh ! Pourquoi suis-je noir ?
Lorsque Dieu m’eut jeté dans le sein de ma mère,
Pourquoi la mort jalouse et si prompte au devoir
N’accourut-elle pas l’enlever de la terre ?
Quand la voix du colon prend son lugubre accent,
Quand siffle sur mon front sa flexible rouchine,
Si j’ose tressaillir en lui tendant l’échine,
                    Il me bat jusqu’au sang.
Et si, quand le fouet plonge en ma chair qu’il déchire,
J’invoque sa pitié : J’entends le maître rire !…

IV

Pourquoi donc suis-je nègre ? Oh ! pourquoi suis-je noir ?
Lorsque Dieu m’eut jeté dans le sein de ma mère,
Pourquoi la mort jalouse et si prompte au devoir
N’accourut-elle pas l’enlever de la terre ?
Cette nuit, cependant, j’ai vu la liberté !…
L’esclave ne dort pas ; mais un labeur sans trêve
M’ayant brisé les sens, j’ai joui de ce rêve
                    Que l’on m’a tant vanté :
J’étais libre, j’errais, comme le maître, allègre,
Ayant l’espace, à moi ! Mais non, Dieu m’a fait nègre…

V

Pourquoi donc suis-je nègre ? Oh ! pourquoi suis-je noir ?
Lorsque Dieu m’eut jeté dans le sein de ma mère,
Pourquoi la mort jalouse et si prompte au devoir
N’accourut-elle pas l’enlever de la terre ?
Où donc es-tu, toi-même ? On m’a dit que, d’en bas,
Lorsqu’une âme qui prie est souffrante et sincère,
Vers toi qu’on nomme, ô Dieu ! peut monter sa prière :
                    Et tu ne m’entends pas !…
La prière du nègre a-t-elle moins de charmes ?
Ou n’est-ce pas à toi que s’adressent ses larmes ?

VI

Pourquoi donc suis-je nègre ? Oh ! pourquoi suis-je noir ?
Lorsque Dieu m’eut jeté dans le sein de ma mère,
Pourquoi la mort jalouse et si prompte au devoir
N’accourut-elle pas l’enlever de la terre ?
Ah ! si tu m’entends bien, tu dois aussi me voir.
Si je blasphème, hélas ! tu vois bien que je pleure ?
Tu sais, toi qui sais tout, que je souffre à toute heure,
                    Parce que je suis noir !
Eh bien, oui, trop longtemps j’ai souffert sans mot dire.
Seigneur, pardonne-moi si j’apprends à maudire.

Écrit par Haïti Inter

Noter

Article précédent

Fabrique littéraire

Oswald Durand, le plus célèbre des poètes haïtiens

Oswald Durand, le plus célèbre et le plus authentique des poètes haïtiens. Il a chanté la beauté de la femme et célébré le paysage haïtien avec une liberté et une richesse d'expression jusque-là jamais atteintes. https://www.mixcloud.com/haitiinter/oswald-durand-le-plus-célèbre-des-poètes-haïtiens/ Écouter l'émission consacrée à Oswald Durand

today11 décembre 2019 12

Commentaires (0)

Laisser un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée. Les champs marqués d'un * sont obligatoires

Notre application

CONTACTEZ-NOUS

0%