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La littérature haïtienne d’après Jean Price Mars

par le 10 août 2019

La littérature haïtienne des origines à nos jours, a toujours été dans son ensemble une littérature engagée. On entend dire par là qu’elle fut, qu’elle est restée l’expression de l’état d’âme d’un peuple constamment aux prises avec les péripéties d’une lutte sournoise ou ouverte pour intégrer les droits de l’homme dans les normes de la vie publique. Elle a été, le plus souvent, chez les poètes et les romanciers le thème de revendications pour honorer la personne humaine et glorifier l’essence et la valeur des libertés humaines. Jadis, nos poètes ont chanté, exalté, magnifié l’héroïsme des preux qui ont converti le troupeau d’esclaves dont nous descendons en une nation – la seconde qui conquit son indépendance politique dans les Amériques.

Précisément, en 1904, la nation haïtienne avait atteint un siècle d’existence politique. Elle en prit occasion pour établir le bilan de sa vie spirituelle en faisant publier – entr’autres manifestations – une double anthologie en prose et en vers de notre production intellectuelle, pendant un siècle d’indépendance. Ces deux ouvrages reçurent la consécration d’un prix de l’Académie française. Sans doute, ce geste de l’Institut n’était qu’un simple hommage rendu à la fidélité du culte que le peuple haïtien attache à la culture française dont il s’est constitué l’héritier de ce côté-ci de l’Atlantique. Car, il convient de souligner que ce ne fut pas le moindre des paradoxes que les centaines de milliers d’hommes emmenés d’Afrique à Saint-Domingue pour servir d’esclaves dans les plantations, après y avoir défriché le sol, propulsé la plus prodigieuse prospérité connue de l’époque après y avoir même mêlé leur sang à celui de leurs oppresseurs, aient renversé les rôles en se substituant à leurs maîtres et fondé, en ce coin des Amériques, une nouvelle patrie pour l’homme noir. Mais ce fantastique avatar portait en soi des difficultés inhérentes au processus même du phénomène. Il est évident que les origines diverses des éléments de la nouvelle communauté, venus de toute part de la côte occidentale de l’Afrique, depuis le Cap Blanc jusqu’au Cap de Bonne-Espérance, expressément recrutés en des tribus variées à l’infini et intentionnellement disparates, de telle façon que leur hétérogénéité constituât autant d’assurances contre l’éventualité des révoltes, il est évident que toutes ces précautions avaient été prises dans le dessein de fixer la pérennité de l’esclavage. Néanmoins, en fin de compte, elles ne purent empêcher, à l’heure fatidique du destin, le rassemblement, la soudure des masses opprimées pour aboutir à la création d’un État Nègre dans le bassin des Antilles, chargé, tout à la fois, de la survivance culturelle d’un lointain passé africain et pétri, malgré tout, des bribes éparses ramassées et assimilées au bric à brac de trois siècles de contacts avec la culture occidentale personnifiée par la présence française.

Il en est résulté chez ce peuple un complexe culturel dont la littérature haïtienne a porté et porte l’empreinte dans l’expression des oeuvres de nos écrivains.

Pendant longtemps, sans s’en douter, elle a oscillé dans l’ambivalence de deux pôles d’attraction : une attirance mystérieuse vers l’Afrique légendaire et un attachement imperturbable à la France dont la puissance de rayonnement est universelle. Comme, d’autre part, à l’issue de la guerre de la libération, en 1804, la nation a solennellement adopté la langue et les institutions de l’ancienne métropole pour marquer sa volonté d’appartenance à la culture occidentale, il s’ensuivit que le plus grand objectif des gens de lettres fut d’extérioriser leurs sentiments et leurs idées dans le plus pur français afin, peut-être, de démontrer l’aptitude nègre si souvent déniée à s’assimiler l’essence d’une civilisation supérieure. Noble ambition, sans doute, mais dramatique gageure étant donné que seul un petit nombre d’écrivains avait été élevé en France et pouvait se prévaloir d’une connaissance approfondie de la langue française. Il est vrai que d’autres écrivains avaient été des autodidactes obligés puisque avant les 14 années de la guerre de l’indépendance, la colonie de Saint-Domingue n’avait affiché aucun souci de formation scolaire pour les propres fils de colons encore moins pouvait-il être question d’instruire les fils d’affranchis – les esclaves n’ayant pas été considérés comme des personnes humaines ne pouvaient pas entrer en ligne de compte. En outre, la nouvelle nation haïtienne pendant les premières vingt-cinq années de son existence n’était qu’un vaste camp retranché où le peuple tout entier vivait dans l’anxiété d’un retour possible de l’ennemi pour une reprise immédiate des hostilités. Comment voudrait-on qu’en de telles conditions, l’oeuvre d’art ne fut pas un fidèle reflet des circonstances et de l’état d’esprit public ? Tout le siècle qui, de 1804 à 1904, couvrit la production littéraire porta la marque de cette double préoccupation. Aussi bien, nos écrivains ne cherchaient-ils qu’à imiter les modèles qui, de l’autre côté de l’Atlantique, sur les bords de la Seine, dominaient la production française. Et lorsqu’on se rappelle que, dans la première moitié du 19e siècle, le romantisme fut la grande école où brillait l’éclatante pléiade des poètes et des prosateurs dont le génie a immortalisé quelques-unes des plus belles oeuvres de la littérature française, il se conçoit aisément que la littérature haïtienne fut comme un écho lointain des grandes orgues dont les nappes sonores se répandaient en splendides harmonies sur la terre de France. Prose ou vers, le romancier, le conteur ou le poète haïtien s’efforçait de donner à son oeuvre le cachet que préconisait l’école romantique. Faut-il en offrir des exemples probants ?

On se souvient que l’une clés nouveautés du romantisme fut de mettre en relief les thèmes d’exotisme dont le lyrisme s’emparait pour exalter ce qu’il pouvait y avoir d’étrange et de singulier inconnu en France. Entr’autres pays, ceux d’Orient lui offrirent les sujets de leur histoire, l’attraction de leurs moeurs, la bizarrerie de quelques-unes de leurs coutumes peu familières à l’Occident. Et d’ailleurs, sans avoir besoin de recourir à ce stratagème, est-ce que le moyen-âge plus accessible à la curiosité romantique ne servit pas de pôle d’attraction pour fournir à l’interprétation lyrique les motifs des poèmes autant que les sujets de vastes épopées, telles que le gothique inspira à Victor Hugo le roman de Notre-Dame de Paris ? Mais voici que l’empire turc par la répression sanglante des révoltes contre sa domination détermina la Grèce à s’insurger en une lutte héroïque pour la conquête de son indépendance. Le peuple français s’enflamma pour la défense de la Grèce et s’alliera à tous les philhellènes de l’Europe dans une croisade contre l’Empire Ottoman. Le romantisme s’inspirera des échos de la lutte pour en louer les péripéties. Et Victor Hugo, jeune, fera paraître les « Orientales », tout plein de la fumée des batailles de Navarin et qui contient déjà en puissance « La Légende des Siècles ».

(Extraits de De Saint-Domingue à Haïti. Essai sur la Culture, les Arts et la Littérature, Jean Price Mars.)


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