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L’affaire Lüders, une humiliation pour Haïti

today30 juillet 2021 102 1

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Dans son célèbre ouvrage paru à la fin du 19e siècle, l’écrivain Solon Ménos raconte comment Haïti a été humiliée par l’Allemagne lors d’une simple affaire opposant un citoyen allemand à la justice haïtienne.

Dépassant les circonstances qui lui ont donné naissance, l’affaire Lüders a une profonde résonance humaine. Aucun Haïtien ne peut lire ce livre sans se sentir secoué d’un intense frisson, sans partager la détresse de tout un peuple voué à l’isolement et à la lutte sans espoir, sans éprouver l’angoisse de nos dirigeants d’hier obligés de vider le calice jusqu’à la lie.

Lorsque le Corps diplomatique se fut retiré, les membres du gouvernement se livrèrent sans contrainte aux plus douloureuses réflexions. Ils connurent alors en toute son horreur cette suprême torture de l’homme dompté par un concours de forces irrésistibles et anéanti dans l’inexprimable dépression de sa personnalité. N’était-ce pas une chose affreuse que nous en fussions là après quatre-vingt-quatorze années d’indépendance et que la présomption de bouleversements intérieurs, s’ajoutant à la menace de l’étranger, vînt au moment décisif jeter le désarroi dans les préparatifs de défense et paralyser les énergies les plus notoires ? Et cette humiliation qui courbait les têtes et nous tenait accablés dans une irrémissible prostration, n’était-elle pas la peine de tant de guerres civiles d’où le pays est chaque fois sorti encore plus épuisé ? Toute faute se paie, et la nation payait sans doute le long crime des générations successives qui, presque sans interruption, tournent contre elles-mêmes les forces instituées pour la sauvegarde des droits de la République.

Comme notre attitude eût été différente en face de l’Allemand, si, sur ce territoire où resplendissait naguère une prodigieuse floraison d’âmes fières et insoucieuses du péril, l’ardeur patriotique avait bouillonné dans tous les cœurs, et si la réminiscence des luttes anciennes autant que l’âpreté des compétitions actuelles n’avaient rompu la solidarité entre les Haïtiens et frappé de stérilité l’effort tenté pour la défense de l’honneur national ! Mais on eût dit qu’un vent de mutuelle méfiance, soufflant dans les esprits, flétrissait les intentions et les initiatives.

(Solon Ménos, L’Affaire Lüders, 1898)

Écrit par Guy Ferolus

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