Linguistique

Le livre « Ayisyanite ak kreyolite » ressuscite-t-il l’indigénisme racialiste duvaliérien ?

today23 mars 2024 919 1

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Par Robert Berrouët-Oriol, Linguiste-terminologue

Établies à Randolph, une ville du Comté de Norfolk dans l’État du Massachusetts, les Éditions JEBCA ont publié en 2023 le livre de Jean-Robert Placide, « Ayisyanite ak kreyolite », qui porte en sous-titre la mention « Mouvman kreyòl ayisyen | Sosyete Koukouy yon nouvo endijenis an evolisyon ». Jean-Robert Placide a auparavant été co-rédacteur de l’ouvrage du GRAHN, « Yon amenajman lengwistik pou devlopman pèp ayisyen : de lang ofisyèl ak valorizasyion kreyòl la » / « Un aménagement linguistique pour le développement du peuple haïtien : bilinguisme équitable différencié » (Presses internationales polytechniques, Montréal, 2012). L’annonce de la parution de cet ouvrage figure dans le Bulletin du GRAHN (volume 2, numéro 2, août 2012), mais l’on a noté que de 2012 à 2024 le sous-comité des langues du GRAHN qui a élaboré le livre n’a pas fait état d’éventuels travaux consécutifs à sa parution et n’a pas non plus communiqué sur son hypothétique diffusion en Haïti et en outremer…

Le livre « Ayisyanite ak kreyolite » de Jean-Robert Placide doit être lu avec attention et les idées qu’il véhicule, sur les registres de l’histoire et de l’idéologie, méritent d’être soumises à une évaluation critique objective et au débat public. Le critère de l’objectivité, au creux d’une démarche épistémologique, ne doit toutefois pas faire obstacle à celui du parti-pris de la vérité historique. L’évaluation du livre de Jean-Robert Placide doit également interroger le champ sémantique créole des termes « ayisyanite » et « kreyolite » en lien avec les notions que l’on dénomme en français « haïtianité » et « créolité » qui ne font pas toujours l’unanimité parmi les chercheurs.  L’on peut déjà s’étonner qu’un auteur, Jean-Robert Placide, en ce début du vingt-et-unième siècle, revienne et s’attarde encore au débat passéiste et ritualisé sur « l’identité haïtienne », comme l’on a pu s’étonner qu’un universitaire haïtien de renom, Jean Casimir, enseignant à l’Université d’État d’Haïti, ait récemment, lui aussi, enfermé la question linguistique haïtienne dans une sorte de « bulle racialiste/indigéniste » héritée de l’indigénisme et du noirisme duvaliériste… Sur les registres de l’histoire et de l’idéologie, il faudra mettre en lumière les ressorts de l’amalgame conceptuel qui apparie –dans un narratif identitariste et manichéiste–, des notions apparemment distinctes : « ayisyanite » + « kreyolite » + « nouvo endijenis » + « dwa lenguistik ». (Sur l’identitarisme, voir le livre du linguiste martiniquais Jean Bernabé, « La dérive identitariste », L’Harmattan, 2016) ; voir aussi Yascha Mounk, « Le piège de l’identité : quand une idée devient une idéologie », Éditions de l’Observatoire, 2023 ; voir également Philippe Corcuff, « Des enfermements identitaristes à une politique de l’ouverture identitaire en contexte ultraconservateur et confusionniste » (revue du MAUSS 2022/1, no 59.)

« Ayisyanite ak kreyolite » de Jean-Robert Placide comprend 8 « Parties », précédées d’un double propos introductif, « Kout je sou Ayisyanite ak kreyolite » que signe Yvon Lamour (page 11), et « Alapapòt » rédigé par Jean-Robert Placide (page 13). Chacune des 8 « Parties » porte en lettres majuscules le titre générique « SOSYETE KOUKOUY : YON NOUVO ENDIJENIS AN EVOLISYON », ce qui suggère que le dispositif narratif déployé par l’auteur consiste en un « plaidoyer procédurier » dont la fonction principale est d’inviter le lecteur à constater (1) que la Sosyete Koukouy existe bel et bien alors même que ses présumés « travaux » n’ont été ni remarqués ni promus par la créolistique ces quarante dernières années ; (2) que la Sosyete Koukouy est porteuse d’un « nouvel indigénisme en évolution », qui institue l’indigénisme revisité, version XXIème siècle, au titre d’un paradigme majeur en lien avec « l’aménagement linguistique pour le développement du peuple haïtien ». Le « plaidoyer procédurier » et existentiel au moyen duquel l’auteur tente de démontrer l’historicité de la Sosyete Koukouy et les fondements de sa vision culturelle et linguistique est suivi, aux pages 211 à 218, d’une très lacunaire et fort disparate « Bibliyografi » –nous reviendrons là-dessus.

La quatrième de couverture de « Ayisyanite ak kreyolite », sous la plume de Yvon Lamour, lui aussi membre de l’Akademi kreyòl ayisyen, entend circonscrire l’objectif principal de l’ouvrage et s’énonce comme suit : « Ayisyanite ak Kreyolite baze sou lojik ki vle vansman literati ak kilti kreyòl la, ansanm ak dwa lengwistik kreyolofòn yo ki dwe prezan nan tout chapant sosyal peyi a, nan tout domèn. Apwòch Placide la pote anpil repons pou anpil kesyon pansè ak desidè kontinye poze sou plizyè aspè nan politik lengwistik peyi a. Koze lang nasyonal la ansanm avèk fenomèn pil moun nan popilasyon an ki pa konn « a » nan fèy patat la vin repoze anndan paj sa yo ankò ».

« Alapapòt », sorte de « Préface » que signe Jean-Robert Placide (page 13), est particulièrement intéressant par son évidente vacuité : en ouverture du livre, l’auteur ne s’est pas employé à définir les concepts clés de son argumentaire, ce qui, sur le plan épistémologique, aurait pu éclairer sa démarche et contribuer à sa nécessaire crédibilisation. En lisant « Alapapòt », le lecteur ne sait donc pas en quoi consiste ce qui s’expose comme des notions de base chez l’auteur : « ayisyanite », « kreyolite », « lang nasyonal » (notion au demeurant absente de la Constitution de 1987), « literati endijèn kreyòl », ansyen kreyolizay », « nouvo kreyolizay », « panse kreyolizay », « panse endijèn kreyòl », « ayisyanite kreyòl ».  Il faut noter que dans « Alapapòt » Jean-Robert Placide ne définit pas non plus la notion phare de sa pensée, le « nouvo endijenis », qu’il attribue aventureusement à Ernst Mirville avec mention de l’année 1965, sans même identifier le document dans lequel, selon Jean-Robert Placide, Ernst Mirville aurait présumément élaboré le prétendu « nouvo endijenis »… en 1965. D’ailleurs à la « Bibliyografi » du livre (pages 211 à 218), l’on ne trouve nulle trace d’une quelconque publication de Ernst Mirville où il aurait élaboré, en 1965, le prétendu « nouvo endijenis »… Dans notre étude parue en Haïti dans Le National du 21 juillet 2022 et intitulée « Essai de typologie de la lexicographie créole de 1958 à 2022 », nous avons identifié une publication majeure de Ernst Mirville qu’ignore Jean-Robert Placide dans sa « Bibliyografi », « Éléments de lexicographie bilingue : lexique créole-français » (par Ernst Mirville, Biltin Institi lingistik apliké, 1979). Jean-Robert Placide, dans son « Alapapòt », apparie également son « nouvo kreyolizay » et les « dwa lengwistik kreyòl pèp ayisyen an » sans préciser ce qu’il entend par « dwa lengwistik kreyòl » et aussi, sur le registre de la jurilinguistique, sans se référer à des études de premier plan, notamment « L’expression créole du droit : une voie pour la réduction de la fracture juridique en Haïti » du juriste Alain Guillaume (Revue française de linguistique appliquée 2011/1, vol. XVI), ou encore le « Plaidoyer pour les droits linguistiques en Haïti / Pledwaye pou dwa lengwistik ann Ayiti » de Robert Berrouët-Oriol (Éditions Zémès, Port-au-Prince, et Éditions du Cidihca, 2018). Par ailleurs, dans son « Alapapòt », Jean-Robert Placide mentionne une « oryantasyon ayisyanis » qu’il attribue à Jean Price-Mars dans un document non identifié et qu’il prétend être daté de 1959. Mais le seul ouvrage de Jean Price-Mars cité par Placide dans sa bibliographie est « Ainsi parla l’oncle » paru à l’Imprimerie de Compiègne en 1928, plus tard édité à New York dans « Parapsychology Foundation » en 1954 et réédité à Montréal par Mémoire d’encrier en 2020. Le livre de Jean Price-Mars paru au cours des années 1950 et dans lequel il aborde le champ littéraire haïtien s’intitule « De Saint-Domingue à Haïti, essai sur la culture, les arts et la littérature », Paris : Présence africaine, 1957. Ce livre lui non plus ne fait pas partie de la bibliographie de Jean-Robert Placide.

Alors même que l’on ne trouve nulle trace d’une quelconque publication de Ernst Mirville où il aurait élaboré, en 1965, le prétendu « nouvo endijenis », tandis que Jean-Robert Placide mentionne une « oryantasyon ayisyanis » qu’il attribue à Jean Price-Mars dans un document non identifié et qu’il prétend être daté de 1959, une question de fond doit être posée : dans son empressement à « légitimer » sa démarche et à exposer les thèses contenues dans son livre, l’auteur aurait-il commis un « faux en écriture » en inventant des pseudo références documentaires qu’il attribue frauduleusement à deux grosses pointures, Ernst Mirville et Jean Price-Mars ? Pour répondre adéquatement à cette question qui relève de l’éthique, nous invitons le lecteur, d’une part, à consulter sur le réputé site île en île le dossier de Jean Price-Mars : le prétendu document de 1959 n’y figure pas… Et, d’autre part, nous invitons le lecteur à mesurer l’apport théorique de Ernst Mirville abordé par Rodney Saint-Éloi dans son mémoire de maîtrise intitulé « Émergence de la poétique créole en Haïti » (Université Laval, janvier 1999). Parmi les grandes qualités de ce mémoire, l’auteur expose et étudie les articles publiés par Ernst Mirville sur différents aspects de l’écrit créole, entre autres dans ses rapports avec l’« oraliture » (voir l’article de Ernst Mirville cité par Rodney Saint-Éloi, « Kreyòl nan oraliti (Le créole dans l’oraiiture haïtienne). Suivi d’un entretien avec Pierre-Raymond Dumas » (revue Conjonction no 161-162, mars- juin 1984). À aucun moment Rodney Saint-Éloi n’accrédite la fausse assertion selon laquelle Ernst Mirville aurait élaboré, en 1965, le prétendu « nouvo endijenis » que lui attribue Jean-Robert Placide…   

Le livre de Jean-Robert Placide comprend une « Bibliyografi » dont il importe d’examiner les caractéristiques en amont car elle éclaire les remarquables insuffisances documentaires et analytiques qui se traduisent, chez l’auteur, par le narratif d’une pensée essentiellement circulaire et tournée vers un « plaidoyer procédurier » : faire la promotion de la Sosyete Koukouy, mener un plaidoyer « pou yon kilti popilè ak yon literati kreyòl, an kreyòl, pou pèp kreyòl » et, par le truchement de la littérature créole, instituer « YON NOUVO ENDIJENIS AN EVOLISYON ». Ce triple plaidoyer, assorti de considérations sur les « droits linguistiques » aucunement définis dans l’introduction de l’ouvrage, ne peut pas évacuer toutefois le constat que la bibliographie de « Ayisyanite ak kreyolite » soit fort disparate et très lacunaire. Cela autorise la formulation de l’hypothèse que Jean-Robert Placide traite d’un sujet –la « créolité », à ne pas confondre avec la notion de « créolisation »–, qu’il n’a pas pris la peine d’investiguer, ni de comprendre ni d’assimiler véritablement… (NOTE / Sur les notions de « créolité », « créolisation », « négritude », etc., voir « Créolité, créolitude et créolophonie dans la Caraïbe – Apport de l’Éloge de la créolité », communication présentée par le linguiste haïtien Renauld Govain au colloque international interdisciplinaire « Raphaël Confiant : avant et après Éloge de la créolité (1989) » 26-28 octobre 2021 – Université des Antilles – Martinique ; voir aussi Jean Bernabé, « De la négritude à la créolité : éléments pour une approche comparée », revue Études françaises, 28(2-3), 1992 ; Jean Benoist, « La créolisation : locale ou mondiale ? », revue Archipélie no 3-4, 2012 ; Marie-Christine Hazaël-Massieux et Didier de Robillard, (éds.), « Contacts de langues, contacts de cultures, créolisation – Mélanges offerts à Robert Chaudenson à l’occasion de son soixantième anniversaire », L’Harmattan, 1997 ; Marie-Christine Hazaël-Massieux, « Les avatars de la littérature en créole », revue Notre Librairie, numéro 127, juillet-septembre 1996 ; Ralph Ludwig, « L’oralité des langues créoles – “agrégation” et “intégration” », dans Ralph Ludwig (dir.), « Les créoles français entre l’oral et l’écrit », Tübingen, Gunter Narr Verlag, 1989 ; Michelle Edwige, Jeanne Martineau, « La créolisation : au-delà d’un concept, une construction identitaire perpétuelle », Concepts et savoirs, 23 mars 2022.)

L’hypothèse que nous évoquons ici sera exemplifiée plus loin par l’analyse du contenu de l’ouvrage, et elle se vérifie également par la pauvreté de sa bibliographie amputée des données analytiques relatives à la créolité et contenues dans 15 ouvrages et articles de premier plan que l’auteur n’a manifestement pas consultés, notamment : (1) Édouard Glissant, « L’imaginaire des langues – Entretiens avec Lise Gauvin (1991-2009) », Paris : Gallimard, 2010 ; (2) Édouard Glissant, « Quand les murs tombent – L’identité nationale hors-la-loi ? » (avec Patrick Chamoiseau), Paris, Galaade, 2007 ; (3) Raphaël Confiant, « La créolité contre l’enfermement identitaire », paru dans Multitudes 2005/3, numéro 22 ; (4) Jean Bernabé, « De la négritude à la créolité : éléments pour une approche comparée », Études françaises, vol. 28, nos 2-3,‎ automne–hiver 1992 ; (5) Max-Auguste Dufrenot, « Critique de la créolité », Éditions Désormeaux, 2001 ; (6) Adelaide Gregório Fins, « Créolité et voix de résistance chez Édouard Glissant / Pour une identité-relation dans le cadre du Tout-Monde », paru dans Carnets, 13| 2018. La bibliographie est également amputée d’un imposant référentiel documentaire rassemblé par Sylvie Glissant, Loïc Céry, Hugues Azérad, Dominique Aurélia, Laura Carvigan-Cassin (dir.), (7) « Édouard Glissant et Le Discours antillais : la source et le delta », Actes du colloque international en trois sessions organisé par l’Institut du Tout-Monde en 2019, Paris (FMSH – Maison de l’Amérique latine) 25-28 avril 2019, Université de Cambridge (Magdalene College) 15 juin 2019, Université des Antilles (Martinique, Guadeloupe) 5-6 novembre 2019. Paris, Éditions de l’Institut du Tout-Monde, coll. « Recherche », 2020.

Existe-t-il une « créolité haïtienne » ? Haïti a-t-elle élaboré une cohérente pensée traitant, dans l’espace conceptuel d’une synonymie totale, du couple « ayisyanite » + « kreyolite » ? Le couple « ayisyanite » + « kreyolite » caractérise-t-il, pour l’essentiel, ce que plusieurs auteurs appellent l’« identité haïtienne » ? Il y a donc lieu de « pister » au fil des chapitres du livre les notions évoquées par l’auteur, en particulier « ayisyanite », « kreyolite », « lang nasyonal » (notion absente de la Constitution de 1987), « literati endijèn kreyòl », ansyen kreyolizay », « nouvo kreyolizay », « panse kreyolizay », « panse endijèn kreyòl », « ayisyanite kreyòl ». Il est utile de rappeler que la thématique de la « créolité haïtienne » a auparavant été abordée par plusieurs chercheurs que Jean-Robert Placide ignore totalement : de ce fait, leurs apports analytiques diversifiés sont entièrement absents de sa réflexion et ne figurent pas dans sa bibliographie. En plus des sept titres que nous venons d’identifier, il s’agit notamment de (8) « La créolisation : portée et limites d’un concept » de Carlo A. Célius paru dans Sélim Abou & Katia Haddad, éds, « Universalisation et différenciation des modèles culturels » – Montréal, AUPELF-UREF/Beyrouth, Université Saint-Joseph, 1999 ; de (9) « Considérations sur l’énonciation de « l’identité créole » à partir du cas d’Haïti », paru dans Carlo A. Célius, éd., « Situations créoles. Pratiques et représentations », Québec, Nota Bene, 2006 ; de (10) « Bossalité, négritude et créolité » de Raphaël Confiant paru dans la revue Passerelles 21, 2000 ; (11) « Négritude, blanchitude, créolitude et bossalitude » de Maximilien Laroche paru dans L’Année francophone internationale 11/2002. Pour sa part, l’historien Jean Casimir a abordé (12) « Les particularités de la créolité haïtienne » dans « Haiti et sa créolité » daté du 29 août 2005 (paru par la suite dans Worlds & Knowledges Otherwise, automne 2008).  Jean Casimir est aussi l’auteur de (13) « Lang blan yo p ap pran peyi a pou yo » paru en Haïti le 10 février 2023 sur le site Ayibopost. Nous avons interpellé sa vision racialiste dans notre article « Jean Casimir ou les dérives d’une vision racialiste de la problématique linguistique haïtienne », Médiapart, Paris, 23 mars 2023, article suivi de « De la nécessité de questionner l’idéologie racialiste et le révisionnisme historique en Haïti », Médiapart, Paris, 26 juin 2023. Enfin le propos de Jean-Robert Placide ne prend pas en compte l’une des plus amples études consacrées à la « créolité » et qui a été élaborée par l’Haïtien Rafaël Lucas, maître de conférences à l’Université de Bordeaux, (14) « L’aventure ambiguë d’une certaine Créolité », revue Mondes francophones, 18 octobre 2006. Jean-Robert Placide passe également sous silence la contribution analytique de René Depestre contenue dans (15) « Les aventures de la créolité » paru dans « Écrire la « parole de nuit – La nouvelle littérature antillaise » (collectif, nouvelles, poèmes et réflexions poétiques rassemblés et introduits par Ralph Ludwig, Paris, Gallimard, 1999). Sur le registre des très lourdes lacunes documentaires du livre « Ayisyanite ak kreyolite », l’on a constaté que Jean-Robert Placide n’a pas pris la mesure d’un principe méthodologique de base : pour élaborer une démonstration crédible située au-delà d’une itérative « litanie déclaratoire », il lui aurait également fallu inventorier des travaux de premier plan consacrés à l’« ayisyanite » et soumettre cette notion à une lecture critique. En plus des 15 références documentaires que nous venons de citer, le tableau 1 présente le listage de 6 autres références documentaires que l’auteur ignore.

Références documentaires relatives à l’« ayisyanite » totalement absentes du livre de Jean-Robert Placide:

  1. Roger Gaillard, Konferans sou kreyòl ayisyen ak ayisyanite [format audio], Radio Haiti Archive, 1,2,3 – Duke University, 1973
  2. Jean Dominique, Collier maldioc et transistor : une quête d’haïtianité, Revue Cojonction, vol. 129, mai 1976
  3. Peggy Raffy-Hideux (dir.), Les réalismes haïtiens contemporains : récit et conscience sociale, Éd. Champion & Slatkine, 2013
  4. Joseph Délide, Genèse du nationalisme culturel haïtien, vol. 60, 237(1), École des hautes études en sciences sociales, Paris, 2020
  5. Lewis Ampidu Clorméus, De l’influence du discours de l’haïtianité sur les principales religions en Haïti, Archives de sciences sociales des religions 2020/1 (no 197)
  6. Bénédique Paul, L’haïtianité : institutions et identité, Éditions Bénédique Paul, 2009
  7. Corinne Mencé-Caster, [Analyse de l’étude de Stéphanie Mélyon-Reinette : « Haïtiens à New York City : entre Amérique noire et Amérique multiculturelle »], Manioc – Digital Library of the Caribbean, 2000

Tel que nous venons de l’exemplifier, le livre « Ayisyanite ak kreyolite » charrie de lourdes lacunes documentaires. Cela autorise le constat que l’auteur a élaboré son ouvrage (1) dans l’ignorance de 21 sources documentaires de premier plan et (2) qu’il traite d’une problématique –« ayisyanite ak kreyolite »–, qu’il n’a pas étudiée dans son amplitude historique et qu’il n’a pas véritablement assimilé, dans leur complexité, les deux notions qu’il place au centre de son propos… Ainsi s’explique l’une des caractéristiques majeures du dispositif narratif du livre : le propos est de l’ordre de la « litanie itérative déclaratoire », il ne procède pas d’une démonstration analytique. À cet égard, il est crucial de noter qu’il ne suffit pas d’aligner à la queue-leu-leu les termes « ayisyanite », « kreyolite », « lang nasyonal », « literati endijèn kreyòl », ansyen kreyolizay », « nouvo kreyolizay », etc. pour produire un énoncé analytique capable d’emporter l’adhésion du lecteur… Le présent article en fait la démonstration en « pistant » au fil des chapitres du livre l’ensemble des notions évoquées par l’auteur, en particulier « panse endijèn kreyòl », « ayisyanite kreyòl ». Il s’agira d’établir si ces notions sont définies par l’auteur et si elles contribuent éclairer et à structurer ce qu’il présente comme étant une « démonstration ».

Les 8 « Parties » du livre « Ayisyanite ak kreyolite », de la page 15 à la page 210, consignent le défilé répétitif d’un vocabulaire à dominante identitaire centré sur l’indigénisme. Ainsi, « nou se sitwayen endijèn ayisyen », « yon nasyon endijèn » (p. 16) ; « senmafò idantitè nasyonal nou » (p. 17) ; « yon endijenis politik » (p. 18). L’auteur –qui n’hésite pas à tricoter une flagrante contradiction dans une seule et même phrase–, est certainement le seul « historien » haïtien à « konsidere diskou oralitè kreyòl temerè Jean-Jacques Dessalines te fè devan nasyon an ak diskou ekri Boisrond Tonnerre te redije a, kòm premye dokiman literè fondatè (…) ki esprime kouran panse politik endijèn Ayiti a, menm si pawòl Pwoklamasyon an te ekri an franse » (p. 19, 20). Le « faux en écriture » (voir plus haut) commis par Jean-Robert Placide en inventant des pseudo références documentaires qu’il attribue frauduleusement à Ernst Mirville et Jean Price-Mars trouve ici son pendant, le « faux en oraliture » adossé à une légende têtue vieille de deux siècles : le « diskou oralitè kreyòl » attribué à Jean-Jacques Dessalines, dont aucun historien ne possède une transcription écrite authentifiée, serait donc au fondement et servirait de « preuve » légitimant sur le plan historique l’existence du présumé « kouran panse politik endijèn Ayiti a ». Pareille affabulation historique constitue l’une des pièces maîtresses du délire idéologique des bateleurs de la pensée magique élevée au rang de « panse politik endijèn ». À l’opposé de la légende colportée depuis deux siècles à propos du « diskou oralitè kreyòl » attribué à Jean-Jacques Dessalines, les historiens disposent de documents amplement authentifiés attestant que le pouvoir colonial français, soucieux de préserver ses prérogatives, avait produit en langue créole des « Proclamations » destinées aux locuteurs créolophones majoritaires dans la colonie de Saint-Domingue. Il en est ainsi de la « Proclamation du commissaire Sonthonax en langue créole » (Archives nationales – AD-XX-C-69-A.jpg) présenté comme suit : « DANS NOM LA RÉPUBLIQUE » – « PROCLAMATION » – « Nous Léger-Félicité Sonthonax, Commissaire civil de la République, que Nation Française voyé dans pays-ci pour metté l’ordre & tranquillité tout-par-tout ». Cette « Proclamation » comprend plusieurs directives d’application, entre autres : « Proclamation cila-la va imprimé & affiché tout par tout. Nous ordonné à toute Commandant militaire pour que io baille main forte pour fait exécuté li ». Au bas de cette « Proclamation » se trouve la mention suivante : « Au Cap, le 29 août 1793, l’an deux de la République française. Sonthonax. & plus bas li écrit : Par le Commissaire civil de la République. GAULT, Secrétaire adjoint de la Commission civile. AU CAP-FRANÇAIS, de l’Imprimerie de P. Gatineau, au Carénage, près de la Commission intermédiaire ». L’hypothèse selon laquelle le chef des insurgés de l’Armée révolutionnaire, Dessalines, unilingue créolophone, aurait harangué ses troupes en créole le 1er janvier 1804 est tout à fait plausible. Mais aucun document historique ne confirme cette hypothèse alors même que l’Acte de l’Indépendance du 1er janvier 1804, rédigé en français par Boisrond Tonnerre, est un document authentique et constitue le premier document officiel de la jeune République d’Haïti. Il a été traduit en créole par le linguiste Jacques Pierre (Journal of Haitian Studies, vol. 17, no. 2, 2011).

L’on notera, en ce qui a trait au terme « endijèn » paraissant sous la plume de l’auteur dès la page 16 dans l’expression « yon nasyon endijèn », que la notion même d’« indigène » est sujette à controverse chez nombre d’anthropologues, d’ethnologues et d’historiens –ce que Jean-Robert Placide ignore manifestement. Ainsi, Jean Casimir, dans son article du 29 août 2005 ci-haut cité, « Les particularités de la créolité haïtienne » paru dans « Haiti et sa créolité », soutient que « L’armée rebelle en route vers la victoire de 1804 (…) se fait appeler, en dernier ressort, l’armée indigène, et le nom lui reste, sans que personne ne remarque que ce corps ne compte pas d’indigène ». Pour sa part, l’ethnologue Sophie Gergaud, dans un article daté de mars 2016, « De l’usage des termes « indigène » et « autochtone », note que « Dans la langue française, « indigène » ayant souvent été utilisé par les colons pour désigner les habitant·e·s des lieux considéré·e·s comme inférieur·e·s, le terme s’est teinté avec le temps d’une connotation négative. Peu à peu, « indigène » est devenu l’équivalent de barbare ou de sauvage, désignant des individus non civilisés. Hanse et Blampain, dans le Nouveau dictionnaire des difficultés de la langue française, écrivent : « Indigène. Tend à être remplacé par autochtone depuis la décolonisation. », reliant donc explicitement ce terme, pour l’histoire française, à la colonisation ». De leur côté, Imed Melliti et Abdelhamid Hénia, (Institut de recherche sur le Maghreb contemporain, Laboratoire Diraset, Université de Tunis), dans l’étude « Anthropologie indigène », exposent que « Dès son invention, la catégorie « indigène » est une catégorie beaucoup moins savante que politique. « C’est la colonisation qui fait les indigènes », écrit René Gallissot. Sans être tout à fait des « primitifs », ces indigènes sont supposés être d’une espèce différente qui conserve des traits d’exotisme et de sauvagerie visibles dans la culture et les modes d’organisation sociale. Le propre de la catégorie indigène est d’être issue de la frontière coloniale : les indigènes le sont dans la mesure où ils sont justement, et en même temps, des sujets des empires coloniaux. Comme le montre R. Gallissot, la généalogie du mot indigène est complexe et procède d’une juridicisation d’une catégorie au départ naturaliste, donnant lieu en définitive à une classe juridique elle-même naturalisante et naturalisée ».

Selon Jean-Robert Placide, il existerait donc en Haïti une « nation indigène » (« yon nasyon endijèn »), des « citoyens indigènes haïtiens » (« sitwayen endijèn ayisyen »), un « indigénisme politique » (« yon endijenis politik ») et même un « courant de pensée politique indigène », « kouran panse politik endijèn Ayiti a », l’indigénisme. Sur ce registre, il ne faut pas perdre de vue que la variante duvaliérienne de l’indigénisme a été ouvertement « théorisée » par Lorimer Denis et François Duvalier –nous reviendrons là-dessus. Mais Jean-Robert Placide s’est révélé incapable de fournir –de la page 15 à la page 210 de son livre–, le moindre éclairage notionnel documenté sur ces termes-clé pourtant placés au centre de son propos ; il ne fournit pas non plus des références documentaires traitant de ces termes de manière spécifique et dans une perpective historique. Il n’est pas attesté que les termes « endijèn », « sitwayen endijèn » et « endijenis » soient d’un usage courant parmi les locuteurs créolophones et ils ne figurent ni dans le très lacunaire « Diksyonè kreyòl karayib » de Jocelyne Trouillot (Éditions CUC Université Caraïbe, 2003), ni dans le « Petit lexique du créole haïtien » d’Emmanuel Védrine (E.W. Vedrine Publications, 1995). Le « Diksyonè kreyòl Vilsen » de Maud Heurtelou et Féquière Vilsaint (EducaVision, 1994) définit comme suit le terme « endijenis » : « Mouvman literè ak filozofik ki pran enspirasyon nan sa ki ap pase anndan peyi a ». Pour sa part, le rigoureux « Haitian Creole-English Bilingual Dictionnary » d’Albert Valdman (Creole Institute, Indiana University, 2007) définit ainsi les termes « endijèn » :  « n. native, aboriginal » et « endijenis » : « adj. indigenous, nativve. mouvman endijenis / movement affirming validity of Haitian culture ». En ce qui a trait au français régional d’Haïti, les termes « indigénisme » et « indigéniste » ne figurent pas dans le remarquable « Dictionnaire de l’écolier haïtien » (Éditions Hachette/ÉDITHA, 1996) élaboré par le lexicographe haïtien André Vilaire Chery et son équipe en collaboration avec la Faculté de linguistique appliquée de l’Université d’État d’Haïti.

Au fil de la lecture du livre « Ayisyanite ak kreyolite », la lourde absence de rigueur scientifique qui le caractérise s’est confirmée : d’une part l’auteur s’est révélé incapable de fournir le moindre éclairage notionnel documenté sur les concepts pourtant placés au centre de son propos, et, d’autre part, Jean-Robert Placide comme nous l’avons plus haut exemplifié a bâti son dispositif narratif sur un « faux en écriture » en inventant des pseudo références documentaires qu’il attribue frauduleusement à Ernst Mirville et à Jean Price-Mars, confortant ainsi le « faux en oraliture » que nous avons également mis en lumière.

La lourde absence de rigueur scientifique qui caractérise le livre « Ayisyanite ak kreyolite » s’apparie de manière constante au défilé répétitif d’un vocabulaire à dominante identitaire centré sur l’indigénisme, et celui-ci, dans la vision identitariste de Jean-Robert Placide, prend appui sur une conception partielle et partiale de ce que plusieurs auteurs nomment « l’indigénisme haïtien ».

« L’indigénisme est une école de pensée condamnant le bovarysme culturel d’une élite formée à l’occidentale, vouée totalement à se distinguer et à s’opposer le plus possible aux masses des campagnes dites superstitieuses et ignorantes. L’indigénisme, qui émerge dans les années 1930, s’inspire des travaux de Justin Chrysostome Dorsainvil, d’Arthur Holly et surtout des premiers écrits de Jean Price-Mars. Il se fixe comme objectif la revalorisation de la culture nationale (populaire), fortement marquée par le vaudou. En ce sens, l’indigénisme se différencie de la négritude qui visait la revalorisation de la race et de toutes les cultures noires. Comme l’a souligné Michel-Rolph Trouillot, la portée du noirisme, comme idéologie politique liée uniquement aux rapports de pouvoir d’État, se limitait essentiellement à l’espace urbain ; tandis que l’indigénisme tendait vers un espace national, la négritude cherchait à se déployer à l’échelle mondiale où s’opère la distinction des races » (Sauveur Pierre-Étienne, « L’énigme haïtienne : échec de l’État moderne en Haïti », Presses de l’Université de Montréal, 2007). –(Le livre de Michel-Rolph Trouillot auquel se réfère Sauveur Pierre-Étienne s’intitule « Les racines historiques de l’État duvaliérien » publié en 1986 aux Éditions Henri Deschamps.)

Il y a lieu de rappeler que « L’indigénisme haïtien est apparu dans le contexte de l’occupation américaine (1915-1934) et est étroitement lié à la publication de la Revue indigène, parue en 1927. Ce projet était dirigé par Émile Roumer, et Carl Brouard, futur directeur des Griots, en était l’un des collaborateurs. Il s’agit d’une tentative de renouveler la pensée et l’art haïtiens par le biais d’un retour vers ce qui serait propre à Haïti. Ce besoin est, certes, provoqué par la présence des Américains dans l’île, mais il suit un mouvement amorcé quelques années plus tôt. En effet, les auteurs de la revue La nouvelle Ronde, fondée en 1925, évoquaient déjà la nécessité de reconnaître et de revaloriser l’« essence » haïtienne pour pouvoir construire une véritable tradition littéraire nationale » (Victoria Famin, Université Lumière Lyon 2 : « Les Griots, entre indigénisme et négritude », Revue de littérature comparée 2017/4 (n° 364). En ce qui concerne la revue « Les Griots », Victoria Famin, dans le même article, rappelle que « Les Griots voit le jour en 1938 sous la direction de Carl Brouard. Lorimer Denis et François Duvalier se partagent le poste de rédacteur en chef, le secrétaire général étant Clément Magloire fils. Si cette revue se veut plurielle quant aux sujets abordés, elle est clairement marquée par la volonté de transmettre les résultats d’une réflexion approfondie sur les problèmes qui touchent la société haïtienne dans sa quête d’une identité et d’une place dans le monde. » (…) « Les Griots et la Négritude » – « La principale référence qui semble guider l’approche des Griots est l’indigénisme de Jean Price-Mars. L’auteur d’« Ainsi parla l’oncle » est considéré non seulement comme l’un des fondateurs de l’indigénisme haïtien mais aussi comme le « père de la Négritude », selon les mots de Léopold Sédar Senghor ».

Les rapports entre Les Griots, l’indigénisme, la négritude et le noirisme ont été abordés par Sterlin Ulysse dans l’article « La problématique du retour à l’Afrique dans la quête d’un art authentique : l’indigénisme haïtien » dans African idades (numéro spécial, mars 2023) : « Sous l’impulsion de l’indigénisme, une autre revue, plus radicale encore, se crée ; il s’agit de Les Griots, dont les meneurs sont François Duvalier, futur président de la République, Lorimer Denis, Carl Brouard et Magloire Saint-Aude. Avec cette revue, les revendications ne seront pas seulement culturelles et artistiques, elles se voudront politiques et sociales. Ainsi assistons-nous à l’émergence d’un noirisme social et politique qui se donne pour mission de contrecarrer la classe mulâtre. Le triomphe politique du noirisme et la dictature qui s’ensuit vont décider une grande partie des écrivains des années 50-60 à prendre le contre-pied des théories indigénistes, accusées d’avoir cautionné ce que certains appellent « la dérive noiriste ». En réaction à cette dérive, néfaste pour la nation entière, des romanciers et des poètes vont donc tenter de créer un art plus intime voire intimiste qui s’efforce de dépasser les problématiques raciales et nationalistes, en optant pour un humanisme nouveau et universel dans la littérature haïtienne. Cet humanisme va chercher d’autres moyens pour s’exprimer ; le langage prendra le dessus sur le sujet. Cela explique en grande partie l’échec de la Négritude dans la littérature haïtienne, dont la plupart des catégories ont été reprises par les tenants du noirisme. Cette situation va contraindre un grand nombre d’intellectuels à l’exil et va donner lieu à la littérature haïtienne écrite en dehors du pays, celle dite de la diaspora ».

Sur le registre des faits historiques avérés, le poète, dramaturge, essayiste et spécialiste de l’œuvre de Georges Castera, Jean Durosiers Desrivières, nous enseigne avec hauteur de vue que « La revue Les Griots (1938-1940) va sceller ce mouvement qui sombrera dans la dérive du discours identitaire, avec ce que les intellectuels haïtiens d’avant-garde appellent le « colorisme » ou le « noirisme » prôné par le Dr François Duvalier, l’un des fondateurs de cette revue » (voir le texte de Jean Durosiers Desrivières, « Brève exploration de la littérature en langue créole en Haïti,
de ses balbutiements à son affirmation 
», communication livrée au Théâtre L’Echangeur, à Bagnolet (région parisienne), le 2 décembre 2011 ; paru par la suite  sur le site Potomitan).

Dans cette communication à large spectre analytique –que Jean-Robert Placide ignore comme il ignore un grand nombre d’études de premier plan qui abordent les sujets sur lesquels il disserte dans son livre–, Jean Durosiers Desrivières rappelle de manière fort pertinente que « C’est au cours de la période indigéniste [cf. l’occupation américaine de 1915-1934] que naîtra Le Drame de la terre (1933), une œuvre de Jean-Baptiste Cinéas qui inaugure le roman dit paysan: un genre nouveau qui sera renforcé par le chef-d’œuvre de Jacques Roumain, Gouverneurs de la rosée (1944) et d’autres œuvres plus tard. L’année 1960 marque la parution de la revue Haïti littéraire et la rupture avec l’Indigénisme. Autour de la romancière Marie-Chauvet Vieux (l’auteur de Amour, Colère et Folie – 1968), les écrivains de Haïti littéraire et bien d’autres, influencés par le surréalisme qu’ils transformeront et par des modèles locaux comme Roumain et Jacques Stephen Alexis, écrivains et adeptes du marxisme, Magloire Saint-Aude et René Bélance, poètes d’une grande fulgurance, influencés, dis-je, par ces derniers, les écrivains d’Haïti littéraire vont produire des œuvres d’une autre fibre esthétique. S’en suivra le mouvement « spiraliste » lancé en 1968 par René Philoctète, Frankétienne et Jean-Claude Fignolé. Puis on débouche sur des voies diverses avec de nombreuses œuvres de poètes, de romanciers, de dramaturges et d’essayistes qui édifient la richesse, la complexité, la modernité et l’originalité de la littérature haïtienne contemporaine. Les écrivains haïtiens, migrants ou résidants en Haïti, sont désormais légions et explorent de multiples pistes et de multiples chemins ». Jean Durosiers Desrivières poursuit son investigation analytique en précisant que « Le troisième moment fort de l’histoire de la littérature haïtienne en langue créole s’inaugure en deux années consécutives, avec deux auteurs et deux ouvrages distincts, hautement significatifs. En 1975, Frankétienne publie à Port-au-Prince le premier roman fortement haïtien, écrit en langue créole, Dézafi (qu’il traduit en français par Les Affres d’un défi en 1979) ; ce roman permet à l’auteur déjà exubérant et démesuré qu’est Frankétienne d’inventorier un nombre incalculable de mots et d’expressions créoles mis en marge par la mémoire collective; il lui permet aussi d’inventer et de proposer un florilège de mots neufs pour décrire des pans de nos réalités. En 1976, Georges Castera publie hors d’Haïti, un livre qui réunit plusieurs recueils de poèmes en créole et qui s’intitule Konbèlann (Combine) ; on retrouve à la fin de l’ouvrage deux textes théoriques et politiques, « Anèks 1 » et « Anèks 2 », écrits en créole intégralement ; ces deux textes témoignent d’un poète à la fois critique, polémiste et défenseur de la langue créole dans la formation sociale haïtienne ».

Parmi les divers enseignements consignés dans ce texte de Jean Durosiers Desrivières, l’on retiendra que le développement de la littérature en langue créole n’a pas emprunté l’étroite voie d’une sorte d’essensialisme identitaire centré sur l’indigénisme, l’« ayisyanite » et la « kreyolite » –contrairement aux idées identitaristes instillées d’une page à l’autre dans le livre « Ayisyanite ak kreyolite ». S’il est avéré que ce livre comprend quelques remarques justes sur la littérature d’expression créole –exemple : « Pou rekonesans literati kreyòl ayisyen an », page 44–, la lecture critique que nous exposons sous différents angles dans le présent article confirme que l’auteur n’a pas su s’extirper d’un essensialisme identitaire centré sur l’indigénisme et encore moins d’un confus « nationalisme ethnique » et produire un cadre analytique crédible, documenté et capable d’emporter l’adhésion du lecteur. Ce « nationalisme ethnique » est convoqué par Jean-Robert Placide, notamment à la page 32, tel un étendard identitariste : « Sou fondas twa eleman identitè enpòtan ki se « nasyonalite etni an (Ayisyen), lang etni an (kreyòl ayisyen), ak teritwa etni an (peyi Ayiti) ». Pareil « nationalisme ethnique », qui se trouve au cœur de la pensée noiriste-fasciste du dictateur François Duvalier, repose sur l’assemblage hétéroclite de vues fantaisistes qui ressortent de l’idéologie et de l’instrumentalisation d’une présumée « appartenance ethnique ». Ce « nationalisme ethnique » tente ainsi d’accréditer l’idée pré-scientifique qu’il y aurait une « nationalité ethnique » haïtienne et une « langue ethnique » haïtienne présentes sur le « territoire de l’ethnie » haïtienne, Haïti…

Il y a lieu de rappeler que l’indigénisme a fait l’objet de critiques de premier plan, entre autres sous la plume de l’historien Roger Gaillard, auteur de « L’indigénisme haïtien et ses avatars / L’école indigéniste : place dans l’histoire et la littérature haïtienne » (revue Conjonction no 197, 1993, p. 9-26). Dans cet article, Roger Gaillard examine les conditions d’apparition, le développement et le déclin de l’indigénisme. « L’indigénisme : apparition (1924) – C’est après 1915 que l’indigénisme apparaît donc. Ses champions sont des jeunes gens, qui appartiennent à l’oligarchie nationale déclinante. Celle que la « super-classe » des négociants blancs a évincée de l’import-export; celle que l’occupant va chasser de la haute administration, et, par un souci insolent de nivellement, reléguera tout en bas avec la « masse » déjà asservie. (…) En 1971, à la mort de son père, le pouvoir échoit à Jean-Claude Duvalier, qui est en mê- me temps intronisé président à vie de la république. Dans le contexte de tolérance idéologique relative qu’il est forcé alors d’accorder, se produit une résurgence de l’indigénisme et des griots, avec le concept, lancé par un de nos plus ardents joumalistes, d’« haïtianité ». Le fonds des écoles précédentes est conservé : continuer de construire l’identité haïtienne, d’édifier le « mens » haïtien sur ses trois piliers traditionnels : vénération pour le vaudou, sanctification de la peau noire, revalorisation et développement du créole. Très vite ce programme devient polémique, se donnant, dans l’ordre d’importance, trois ennemis culturels : le christianisme des évêques, les valeurs intellectuelles et morales de l’élite mulâtre, la langue française. (…) C’est dans ce contexte [celui de la parution en 1928 de « Ainsi parla l’oncle » de Jean Price-Mars], qu’en juillet 1927 paraît, rédigé et édité par ces jeunes bourgeois et par quelques amis de condition modeste, « La Revue indigène ». Le radicalisme littéraire de cette livraison inaugurale provoque raillerie et enthousiasme ». Évoquant la « dispersion » de l’indigénisme à la section de son article intitulée « Indigénisme, la dispersion (1934-1947) », Roger Gaillard attribue ce déclin, dans le contexte de la fin de l’occupation américaine en 1934, à l’influence des idées contestataires de la jeune gauche haïtienne, notamment sous l’influence de Jacques Roumain. L’article de Roger Gaillard se clôt au fil de deux autres sections, la « Greffe manquée de la négritude (1947-1971) » et « Le nouveau chant humaniste (1986 à aujourd’hui) ».

Enseignant-chercheur et maître de conférences à l’Université de Bordeaux, Rafaël Lucas est l’auteur d’un article de grande facture analytique, « L’esthétique de la dégradation dans la littérature haïtienne » paru dans la Revue de littérature comparée 2002/2 (no 302). Il fournit un éclairage fort pertinent sur l’appariement de l’indigénisme aux caractéristiques du « nationalisme ethnique » qui, sous la plume de Jean-Robert Placide (page 32), s’arrime au tryptique « nasyonalite etni an (Ayisyen), lang etni an (kreyòl ayisyen), ak teritwa etni an (peyi Ayiti) ». Le « conservatisme ethnologisant » de François Duvalier, qu’évoque Rafaël Lucas, imprègne encore la société haïtienne qui, de 1986 à aujourd’hui, n’a toujours pas effectué sa déduvaliérisation, et cela explique en grande partie la survivance de plusieurs variantes du « nationalisme ethnique », y compris le pseudo « nouvo endijenis an evolisyon » que promeut Jean-Robert Placide. La déduvaliérisation d’Haïti n’ayant pas jusqu’à nos jours été véritablement mise en route dans l’espace public, dans le système judiciaire et dans le système éducatif national, l’on assiste à la perduration et au recyclage politique et systémique des discours racialistes-identitaristes dans le corps social haïtien, et ces discours racialistes sont étroitement liés à la sous-culture de l’impunité en Haïti.

Ainsi, Rafaël Lucas nous enseigne que « (…) l’une des tendances de l’indigénisme débouchait sur un conservatisme ethnologisant qui allait occuper tout l’espace national sous forme d’une dictature obscurantiste essentiellement caractérisée par sa dynamique de déstructuration. (…) Le système mis au point par un Papa Doc/Big Brother a imposé son emprise sur tous les domaines d’activité et de représentation : le social, le politique, l’économique, le mythique et l’imaginaire. En ce qui concerne précisément l’imaginaire, François Duvalier avait fini par investir le champ du symbolique en manipulant tout le système de références liées à l’histoire d’Haïti, aux productions du folklore populaire et à toutes les formes de marqueurs anthropologiques. La manipulation reposait sur un ensemble bien structuré de dramaturgie médiatique, de liturgie politicienne et de phraséologie claironnante. La stratégie de domestication et de colonisation mentales duvaliéristes inclut la tentative de détournement de l’investissement religieux, à travers l’institution d’un Catéchisme de la révolution, dont la perversion finit par s’auto-annuler, à ce point précis de l’alchimie du sens où l’excès de duplicité et de sous-estimation des autres se transmue en ridicule et en naïveté pathétiques : « Notre Doc qui êtes au Palais national, que votre nom soit béni par les générations présentes et futures, que votre volonté soit faite à Port-au Prince et en province. Donnez-nous aujourd’hui notre nouvelle Haïti, ne pardonnez jamais les offenses des apatrides qui bavent chaque jour sur notre patrie ».

La thèse centrale bricolée et défendue par Jean-Robert Placide (page 32 et suivantes) s’expose en dehors de la moindre analyse attestant les fondements anthropologiques et historiques d’une soi-disant « nationalité ethnique » haïtienne et d’une pseudo « langue ethnique » haïtienne présentes sur le « territoire de l’ethnie » haïtienne, Haïti. Sur les plans historique et idéologique, cette thèse centrale est en lien direct avec le noirisme, l’indigénisme racialiste-fasciste de François Duvalier.

Arrimée au creux du « noirisme », la pensée racialiste-fasciste de François Duvalier a été étudiée par Virginie Belony dans sa remarquable thèse de doctorat en histoire soutenue le 13 février 2023 à l’Université de Montréal et intitulée « Tout [n’] était pas si négatif que ça : les mémoires contestées du duvaliérisme au sein de la diaspora haïtienne de Montréal, 1964-2014 ». L’historienne précise, au chapitre 3 et à la page 37 de sa thèse, que « Le raisonnement noiriste fut au cœur de la pensée duvaliériste. S’appuyant sur des différences biologiques entre Africains et Européens, [François Duvalier] préconisait un « gouvernement noir pour un peuple noir. » [La pensée duvaliériste] se caractérisait également par sa relation conflictuelle avec le libéralisme. À ce sujet, l’historien Matthew Smit (2009) note que « noirisme was a strong anti-liberal component including the implementation of an authoritarian and exclusive state. » (« Le noirisme comportait une forte composante antilibérale, notamment la mise en place d’un État autoritaire et exclusif. » [Traduction : RBO] Un peu plus loin dans son analyse, Virginie Belony expose que « Si les textes qui ont inspiré [le livre de François Duvalier, « Le problème des classes à travers l’histoire d’Haïti », Imprimerie de l’État, 1959, Éditions Fardin, 1965] ne témoignent pas forcément d’un effort intellectuel rigoureux ni même d’un souci de nuances, leur importance comme outils de propagande promulguant une vision essentialiste, racialiste (pour ne pas dire raciste) et simpliste de l’histoire d’Haïti n’est pas dérisoire ». Virginie Belony précise de surcroît, au chapitre 2 de sa thèse de doctorat, que l’idéologue duvaliériste Gérard Daumec évoque un « facteur raciologique » à la culture haïtienne dans son ouvrage « Guide des Œuvres essentielles du Dr François Duvalier » (Imprimerie Henri Deschamps, 22 septembre 1967). — NOTE / L’emploi fortement connoté du terme « Ginen » dans l’expression « mouvman panse endijèn Ayisyen Ginen » (p. 21 du livre de Jean-Robert Placide) n’est pas fortuit. Il exprime, sur le registre du vocabulaire indigéniste/racialiste, l’enfermement des membres de la communauté nationale dans une vision ethno-essentialiste univoque de l’identité haïtienne : « nou se Nèg Ginen », « nou se pitit Ginen ». L’identité haïtienne est ainsi circonscrite et renvoyée à une filiation ancestrale univoque à dominante raciologique, à un territoire, la Guinée, l’un des lieux où le système colonial avait organisé la déportation des esclaves africains vers les Antilles. La prégnance des termes « nan Ginen », « peyi Ginen », « Lafrik Ginen », « Sèvis Ginen » dans le Vodou et plus largement dans la culture populaire haïtienne est diversement attestée, mais il ne faut pas perdre de vue que la vision ethno-essentialiste univoque repérable dans le vocabulaire indigéniste/racialiste évacue du même mouvement les autres composantes historiques de l’identité haïtienne. Il serait intéressant d’explorer, en lien avec l’étude du champ lexical du terme « nèg Ginen », celui du terme « nèg Congo » également répandu en créole haïtien. Le sociologue Franklin Midy, dans son étude « Les Congos à Saint-Domingue – De l’imaginaire au réel » (revue Ethnologies, volume 28, numéro 1, 2006), nous rappelle que « Les captifs de l’Afrique septentrionale avaient en commun le fait que leurs nations avaient été soumises aux Maures et islamisées (Moreau de Saint-Méry, 1958, I : 49). Ces nations parlaient chacune une langue différente, mais le wolof, largement répandu dans la région, servait de langue de liaison. (…) Les peuples de la Côte d’Or et de la Côte des Esclaves (Ghana, Haute-Volta, Togo, Dahomey, Nigeria occidental) fournissaient, après ceux des côtes du Congo et de l’Angola, le plus grand nombre de captifs aux plantations de Saint-Domingue ».

L’on doit prendre toute la mesure que le « nationalisme ethnique » qui, sous la plume de Jean-Robert Placide (page 32), s’arrime au tryptique « nasyonalite etni an (Ayisyen), lang etni an (kreyòl ayisyen), ak teritwa etni an (peyi Ayiti) », en en lien direct avec ce que l’on appelle en Haïti « la question de couleur ». Ainsi, à la page 65 de sa remarquable thèse de doctorat, Virginie Belony note avec une grande pertinence, à propos de « L’occupation américaine et la question de couleur : de l’indigénisme au noirisme », que « Tandis qu’on accusait à tort ou à raison l’élite « mulâtre » de faciliter l’exploitation américaine d’Haïti, plusieurs tentèrent de donner un sens à ce qui, dans les faits, représentait un arrêt de plus de 111 ans de vie nationale indépendante. Les réponses à l’occupation furent variées. [Micheline] Labelle note qu’après l’écrasement des soulèvements populaires en 1920, la riposte à l’occupation se fit principalement à travers des explorations intellectuelles. Le courant indigéniste fut sans doute l’un des plus prolifiques tant par l’étendue des efforts qu’il produisit (revues littéraires, centre de recherches et autres) que par son impact dans la vie savante du pays. L’entre-deux-guerres donna naissance à plusieurs mouvements de revendication d’une identité africaine et de réévaluation des lieux de production du savoir. L’indigénisme haïtien s’inscrit donc dans une poussée à l’échelle internationale, qui s’avère toutefois bien ancrée dans des réalités propres à l’île caribéenne. En effet, l’indigénisme se voulait une riposte nationaliste à l’occupation américaine, mais également un effort littéraire et culturel revendiquant les racines africaines d’Haïti. Inspiré des travaux du docteur et ethnologue haïtien Jean-Price Mars qui, en plus de critiquer la faillite de l’élite haïtienne, lui reprochait son « bovarysme collectif » et son refus de voir dans son intégralité, l’indigénisme proposait un projet novateur et attrayant pour la jeunesse haïtienne désireuse de se défaire de l’eurocentrisme qui avait marqué les générations précédentes. C’était selon plusieurs cette disposition maladroite à copier l’Europe qui avait fourni un terrain propice pour une offensive américaine en Haïti. L’unité du pays dépendait d’une union entre différents secteurs de la société par l’entremise d’une reconnaissance pleine d’une culture commune. Le Vaudou, jusqu’ici considéré avec appréhension et perçu comme la forme la plus barbare des superstitions africaines, devint désormais un terrain d’investigation respecté voire adulé tant il était associé aux paysans gardiens de l’ « authentique » culture haïtienne. Cet intérêt pour l’authenticité ponctué à la présence humiliante des Américains devait faire naître chez certains une volonté de créer un mouvement politique à l’image de l’indigénisme ». Enfin, au moment de la rédaction du présent article, nous n’avons pas été en mesure de consulter l’intégralité de l’article du théologien/historien David Nicholls intitulé « Embryo-Politics in Haiti - Government and Opposition », 6 :1 (1971). Dans ce texte David Nicholls explore les diverses formes de nationalisme qui ont émergé en Haïti pendant l’occupation américaine (1915-1934). Il évoque des figures telles que celle de l’intellectuel Jean Magloire qui, dans les années 1930, ont glorifié des penseurs et dirigeants fascistes, notamment Mussolini et Hitler, au nom du nationalisme. Selon David Nicholls, Jean Magloire a par la suite occupé un poste ministériel dans le gouvernement de François Duvalier (1957-1971). D’autres sources confirment que Jean Magloire, à l’instar du maurassien Gérard de Catalogne, grand admirateur du maréchal Pétain et proche collaborateur de François Duvalier, a lui aussi activement participé à la diffusion des idées fascistes en Haïti et singulièrement auprès des duvaliéristes.

L’on retiendra également que la question du noirisme, au cœur du dispositif idéologique des Griots, a été abordée par plusieurs auteurs. Le politologue Sauveur Pierre-Étienne s’y est employé dans « L’énigme haïtienne : échec de l’État moderne en Haïti », Presses de l’Université de Montréal, 2007 (chapitre 6 / La crise de 1946 : « Résurgence de l’État néopatrimonial haïtien et dysfonctionnement total des institutions de l’État postoccupation ». Il expose que « Parmi les écrivains du groupe des Griots qui travaillaient à faire connaître la centralité du vaudou dans la vie du pays tout en dénonçant les efforts de l’Église catholique romaine visant à imposer aux Haïtiens une culture européenne aliénante, on retrouvait naturellement les trois D : François Duvalier, Lorimer Denis et Louis Diaquoi. Leurs écrits se trouvèrent à la base de la radicalisation du noirisme, de ses élans racistes. Contrairement à des écrivains haïtiens comme Louis Joseph Janvier, Anténor Firmin et Hannibal Price qui avaient cherché à réfuter les hypothèses de Gobineau, afin de trouver les fondements scientifiques de l’égalité des races humaines, Duvalier et ses camarades du groupe des Griots affirmaient l’existence d’une psychologie africaine (mystique), spécifique, déterminée biologiquement, différente de la psychologie (rationnelle) occidentale. En raison de leurs caractéristiques physiques, la majorité des Haïtiens en seraient le dépôt génétiquement privilégié. L’influence très grande des « forces occultes », notamment celle du vaudou en Haïti, mettrait en évidence l’existence d’éléments autres que « gallo-latins » dans la mentalité ou la « personnalité collective » des Haïtiens, établissant la preuve de la prépondérance du facteur africain. C’est dans un article publié en 1936 [« En quoi l’état du Noir se différencie-t-il de celui du Blanc ? », Le Nouvelliste, 30 décembre 1935-3 janvier 1936] que Duvalier laissa apparaître très clairement la filiation idéologique du noirisme : « Le comte de Gobineau a posé certains principes qui demeurent. Il a catégorisé la famille humaine en trois types : le Blanc, le Noir et le Mongolique. Et chacun d’eux avec leurs caractères spécifiques : le Noir représentant la passion, la sensibilité ; le Jaune, le sens pratique ; le Blanc, la raison d’origine divine. (…) Le racisme des Griots constituait l’essence même du noirisme et c’est en lui qu’il faut chercher et trouver l’objectif et la stratégie politiques de ces idéologues. Ils entendaient réduire tout le débat politique de leur époque à une simple vision manichéenne, une opposition entre Noirs et Mulâtres, une confrontation entre les « bons Noirs » et les « méchants Mulâtres », soulever les passions des masses en cherchant à invalider tous les autres courants d’idées susceptibles d’exercer une certaine influence sur certains segments de la société, notamment le marxisme (…).

Deux études sont particulièrement éclairantes pour mieux apprécier et situer le corps d’idées bricolées et défendues par Jean-Robert Placide dans le dispositif idéologique et politique d’une soi-disant « nationalité ethnique » haïtienne et d’une pseudo « langue ethnique » haïtienne présentes sur le « territoire de l’ethnie » haïtienne, Haïti, et de ses liens conceptuels avec le noirisme et l’indigénisme racialiste-fasciste de François Duvalier. Il s’agit d’une part de l’exploration conceptuelle de la filiation idéologique du noirisme et de l’indigénisme effectuée par Micheline Labelle dans un article de grande amplitude analytique, « La force opérante de l’idéologie de couleur en 1946 ». Cet article est paru dans l’ouvrage édité sous la direction du politologue et essayiste Frantz Voltaire, « Pouvoir noir en Haïti. L’explosion de 1946 » (Montréal : V&R Éditeurs et Éditions du CIDIHCA, 1988). D’autre part, il s’agit du travail doctoral de Rodady Gustave, « De l’indigénisme au noirisme : l’exaltation des racines africaines et son influence sur les institutions haïtiennes de 1915 à 1957 » (thèse de doctorat, Université Grenoble Alpes, en cotutelle avec lUniversité d’État d’Haïti, 2019). — (Sur le moirisme, voir également « François Duvalier, le terrible théoricien du noirisme », docu-web du philosophe et politologue Guy Férolus, site HaïtiInter, 4 décembre 2020 ; voir aussi D. Rogers, Université des Antilles, « De l’origine du préjugé de couleur en Haïti », dans Outre-Mers – Revue d’histoire, 90 (340-341), 2003 ; Brigid Enchill, « Le colorisme et le noirisme dans le contexte haïtien » / Amour de Marie Vieux-Chauvet, paru dans Mouvances francophones, volume 6, numéro 1, 2021.)

Il est attesté que les thématiques de l’indigénisme, de l’« identité nationale », du « nationalisme », du « patriotisme » etc. sont présentes dans l’histoire des idées en Haïti et que la littérature haïtienne en témoigne sur plusieurs registres et à différentes époques. La dominante d’une littérature créole contemporaine arc-boutée à des questions identitaires est loin d’être établie et aucune étude de référence, depuis la co-officialisation du créole et du français dans la Constitution de 1987, n’atteste que « l’ayisyanite » et la « kreyolite » seraient les pôles distinctifs dominants d’une littérature créole prétendument caractérisée par « yon nouvo endijenis an evolisyon ». Dans la presse écrite parue ces dernières années en Haïti et dans les publications académiques que nous avons consultées avant de rédiger cet article, nous n’avons trouvé nulle trace des notions telles qu’elles sont dénommées par Jean-Robert Placide, de « l’ayisyanite », de la « kreyolite », de « yon nasyon endijèn », de « sitwayen endijèn ayisyen », de « yon endijenis politik » et de « yon kouran panse politik endijèn Ayiti ». Dans la presse écrite parue ces dernières années en Haïti, nous n’avons trouvé qu’une seule occurrence du terme « haïtianité » dans un article intitulé « Kalbas Ayiti lance la sixième édition de « Vingtaine de l’haitianité » (Le National, 4 août 2022). Et c’est plutôt dans une revue culturelle haut de gamme, Conjonction, éditée par l’Institut français d’Haïti, que nous avons répertorié une livraison (no 197, 1993) dont plusieurs articles sont consacrés à l’indigénisme.

Le livre « Ayisyanite ak kreyolite » plaide longuement, au fil de ses pages, pour la reconnaissance et la consolidation d’une littérature créole forte et diversifiée –ce qui est juste en son principe–, mais il est attesté que ce juste principe a été maintes fois dévoyé et instrumentalisé par divers « idéologues créolistes », y compris par Jean-Robert Placide, dans le but de justifier et de légitimer, sur les plans idéologique et politique, « yon apatenans nasyonal ayisyen epi yo lote nan patrimwan literè endijèn lokal ayiti » (page 33 du livre). Ainsi, pour Jean-Robert Placide, il s’agit essentiellement d’une littérature créole entièrement circonscrite dans « yon nouvo endijenis an evolisyon » dont la fonction est de promouvoir « l’ayisyanite », la « kreyolite », « yon nasyon endijèn », [yon] « mouvman panse endijèn Ayisyen Ginen », « yon endijenis politik » et « yon kouran panse politik endijèn Ayiti ». Il n’échappera pas au lecteur que l’enfermement scriptural et l’instrumentalisation idéologique de la « mission patriotique » ainsi dévolus à la littérature créole évacuent totalement les libres choix des créateurs littéraires et, du même mouvement myope, évacuent le fait attesté que la littérature haïtienne contemporaine s’écrit en quatre langues, le français, le créole, l’anglais et l’espagnol. Dans l’étroite cellule pénitentiaire de l’instrumentalisation idéologique de la littérature créole, celle-ci n’est plus « l’écho des battements du monde » (Depestre), elle ne devient qu’un faire-valoir « militant » au service exclusif d’une « cause », d’une « mission »…

Plusieurs autres volets du livre « Ayisyanite ak kreyolite / « Mouvman kreyòl ayisyen | Sosyete Koukouy yon nouvo endijenis an evolisyon » méritent une lecture critique, notamment (1) « Yon konsèp nasyonalis : « Literati kreyòl ayisyen an » (p. 42) ; (2) « Yon ideyoloji lengwistik epi literè kreyòl » (p. 56) ; (3) « Yon nouvo endijenis kreyòl : Mouvman kreyòl ayisyen (1965-1969) (p. 63), etc. Ces autres volets pourraient alors faire l’objet d’un texte distinct. Quant à la huitième partie du livre, « Dwa lengwistik : yon politik ak amenajman lengwistik an favè kreyòl, silvouple ! » (pages 191 à 201), qui comprend 14 chapitres, il faudra à l’avenir lui consacrer un article de fond.

Écrit par Robert Berrouët-Oriol

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