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Le créole haïtien : histoire de son orthographe

par le 5 décembre 2019

Au début du 16e siècle, divers groupes humains se trouvaient en cohabitation à Saint-Domingue. Du fait de la différence linguistique qui les caractérisait, la communication devenait difficile. Il fallait donc trouver d’autres moyens d’expression. Ainsi, dans un croisement de langues africaines (ewe, fongbe), langues indo-européennes (français, anglais, espagnol) et langues autochtones, naquit un outil de communication commun au rang de pidgin qui, suite à sa nativisation à travers les générations qui se succédaient, allait devenir une langue maternelle à part entière ‒ désormais appelé « créole haïtien » ‒ avec des structures internes complexes et singulières. Après un certain temps dans l’oralité, cette langue ‒ passé de langue véhiculaire à langue vernaculaire ‒ prenait la forme écrite au milieu du 18e siècle, rejoignant ainsi une vieille pratique des sumériens remontant à environ 3300 ans avant Jésus-Christ.

En principe, pour être écrit, il fallait au créole la mise en place d’un système d’écriture, en l’occurrence une orthographe : un ensemble de signes graphiques assurant des fonctions

de représentation par rapport à la langue orale, forme première de toute langue naturelle. Cette initiative qui se faisait attendre, allait être finalement envisagée de manière formelle à partir de 1940. Toutefois, le créole était déjà écrit, considérant les héritages littéraires comme Lisette quitté la plaine (1757), Aza et Evahim (rapporté en 1809), Choucoune (1884), Reproches de Ti Yette (1901), entre autres. Donc, cela revient à dire que la langue s’était déjà dotée d’une graphie, bien que non officielle.

Dans ces textes écrits avant 1940, les orthographes ‒ bien que relevant de l’appétence intellectuelle des auteurs eux-mêmes ‒ avaient des ressemblances frappantes. Elles étaient toutes une sorte de « perversion » de l’écriture du français, même s’il y avait quelques combinaisons graphiques particulières qui devaient suivre les combinaisons phoniques, dont « Zetoèles » (étoiles) dans Reproches de Ti Yette qui en est bien illustratif, et qui marquaient déjà en quelque sorte l’éclosion de l’originalité de la langue. On trouvait en plus l’accent aigu sur les « e ouvertes » (gagné, compté, té…) ; l’apostrophe qui évinçait les lettres muettes (com’/comme – Lisette quitté la plaine) ou qui s’amuïssaient lors du passage du français au créole (capab’/capable ‒Aza et Evahim), ou qui s’entreposait entre des éléments lexicaux qui s’agglutinaient comme dans « z’ami » (ami, Aza et Evahim) et « l’aut’jou » (l’autre jour, Choucoune).

D’un autre côté, en plus de l’évolution phonologique des unités linguistiques qui forçaient des représentations différentes d’un texte à autre ‒ comme « mon » (je) dans Aza et Evahim et Lisette quitté la plaine qui devenait « moin » dans Reproches de Ti Yette et Choucoune ‒ on trouve également des éléments, restant les « mêmes », qui s’écrivaient différemment. Ainsi, on a « laut’ » (l’autre) dans Lisette quitté la plaine, « l’autt’ » (l’autre) dans Reproches de Ti Yette et « z’autr’ » (autres) dans Choucoune. De même, l’article indéfini « un » s’écrivait « n’ioun » dans Aza et Evahim, « gnou/you » dans Reproches de Ti Yette, et même « yon » dans Choucoune. Aussi, on trouve « moué/toué » dans Lisette quitté la plaine, « moüé/toüé » dans Aza et Evahim.

Ces points dissemblants étant, on peut citer en cause le fait que durant toute cette période, il y avait l’absence totale d’un système d’écriture cohérent établi par une entité ou un individu quelconque jouissant d’une légitimité intellectuelle, et que les « écrivains » devaient suivre. Il fallait attendre les années 1940 pour que la donne change avec Ormonde McConnell, pasteur protestant irlandais, et Frank Laubach, éducateur américain spécialiste de l’alphabétisation, qui définirent pour la première fois une orthographe systématique du créole. Sauf que, cette orthographe était basée sur l’API (Alphabet Phonétique Internationale) et de ce fait se rapprochait de très près de celle de l’anglais. Pour cette raison, l’intelligentsia haïtienne de l’époque qui probablement qui ne digérait pas l’américanisme suite à l’occupation de 1915, criait au scandale, jugeant que l’orthographe était trop américaine. Donc elle n’a pas été adoptée, et il fallait passer à autre chose.

Dix ans plus tard, soit vers 1950, Charles-Fernand Pressoir et Lelio Faublas, deux intellectuels haïtiens, apportèrent quelques changements à l’orthographe Laubach comme on l’appelait, d’une manière à répondre aux lubies de leurs paires. Ainsi, on avait l’orthographe Pressoir qui connut un succès énorme auprès des intellectuels haïtiens qui promouvaient la créolophonie ou qui s’y adhérait à côté de la francophonie, au point de l’adopter avec ferveur dans leurs écrits. Notamment, le tout premier roman en créole, chef-d’œuvre incontesté, Dezafi (1979) de Franckétienne, a été publié dans l’orthographe Pressoir.

À la fin des années 1970, l’état haïtien via le Ministère de l’éducation nationale allait entrer en jeu et mit sur pied l’IPN (Institut Pédagogique National) et le GREKA (Gwoup Rechèch pou Etidye Kreyòl Ayisyen/Groupe de Recherches pour étudier le Creole Haïtien). Les deux entités reconsidérèrent l’orthographe Pressoir et en présentèrent plus tard une version revue en six points. Le 31 janvier 1980, le Ministère de l’éducation nationale exposa au public les travaux de l’IPN et du GREKA sous le nom de « Réforme de Bernard », inspiré du nom du ministre d’alors, Joseph C. Bernard. La Réforme de Bernard présentait les principes d’écriture du créole et enjoignait qu’on s’en serve comme langue d’instruction et qu’il soit aussi objet d’étude dans les écoles.

L’orthographe de l’IPN, la première à être officielle, gagnait tous les milieux de la vie nationale, des institutions d’enseignement à la presse. Jusqu’à ce qu’en 2017, l’AKA (Akademi Kreyòl Ayisyen/Académie du Créole Haïtien), créée par un décret-loi en avril 2014 dont la mission et les travaux sont fixés aux articles 4, 5 et 12b, y a apporté quelques retouches. Cette résolution ‒ prise en neuf dispositions portées sur l’alphabet, la forme longue et courte des mots, l’apostrophe et le tiret, l’orthographe des noms de personne, nom propre des villes et des rues, utilisation des graphèmes « r » et « w », l’accent et les symboles le nom des signes de ponctuation ‒ a été surtout remarquable pour avoir radié l’apostrophe, héritage des premiers textes de la langue. Aujourd’hui, le créole évolue encore à partir de l’orthographe de l’IPN, la résolution de l’AKA considérée. Quand même, il s’agit en fait d’une orthographe qui a repris l’idée de celle de Laubach, puisqu’elle est aussi inspirée de l’API. D’ailleurs, l’orthographe Pressoir dont elle est une version revue par l’IPN est elle-même une version revue de l’orthographe de Laubach révisée par Pressoir et Faublas.

À une époque où le créole est en grande nécessité de standardisation ‒ afin de favoriser les traductions automatiques sur internet par exemple ‒ les locuteurs doivent faire en sorte de maîtriser l’orthographe de la langue qui se résume, selon Yves Dejean, au respect de trois principes : chaque graphème reste à sa fonction [de représentation d’un son] ; chaque son s’écrit de la même façon ; il n’y a pas de graphème muet. D’un autre côté, l’AKA doit poursuivre les missions que lui a confiées son décret-loi mère. On se demande encore comment garder les sons « e » et « o » devant la consonne « n » afin que cela ne se lise « en » et « on ». Par exemple, si on entend l’enchaînement sonore /j-o-n/, comment l’écrire selon l’orthographe du créole, sachant qu’on doit écrire exactement ce qu’on a entendu et que chaque graphème doit rester à sa place ? « Jon » ? Sans doute non. Il s’agit d’une toute autre transcription par rapport à ce qui a été entendu. « Jón » ? « Jo-n » ? Il revient à l’AKA de statuer sur la question. Et cela peut lui coûter une nouvelle résolution.


Commentaires
  1. Pierre-Roland Bain   le   6 décembre 2019 à 1:58

    Bravo, très beau texte.
    Toutefois, vous avez intérêt à visionner <>, un documentaire de 60 minutes réalisé par Mérès Weche sur la vie d’Émile Roumer.

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